Enfants et nature : un lien qui s'efface


1. Un siècle de rétrécissement : causes et contexte


À Sheffield, en Angleterre, une étude sur quatre générations d'une même famille illustre ce basculement mieux que n'importe quel graphique. En 1919, George, 8 ans, parcourait seul jusqu'à 10 km pour aller pêcher. Son fils Jack, en 1950, s'aventurait dans les bois jusqu'à 1,6 km de la maison. Sa fille Vicky, en 1979, allait seule à la piscine — soit 800 m. Son petit-fils Ed, en 2007, ne dépasse pas le bout de sa rue : 270 mètres.

En moins d'un siècle, le périmètre d'autonomie d'un enfant de 8 ans a été réduit de plus de 97 %.
(Daily Mail, 2007 ; Woolley & Griffin, Children's Geographies, 2015)

Plusieurs facteurs expliquent ce rétrécissement :

  • Écrans : plus les enfants grandissent, plus le temps d'écran hors école augmente — et empiète sur le temps dehors :
- 1h53/jour pour les 6–8 ans
- 2h33/jour pour les 9–11 ans
- 5h24/jour pour les 15–17 ans
(Santé publique France – Enabee 2022 ; données numériques pour les 15–17 ans)

  • Sédentarité : conséquence directe — les trois quarts des enfants et adolescents français n'atteignent pas les recommandations OMS d'activité physique quotidienne. (Ministère de la Santé, 2024)
Faute de recommandation officielle sur le temps dehors spécifiquement, on peut noter que même l'objectif plus large de 60 min/jour d'activité physique (OMS, toutes pratiques confondues) n'est atteint que par 14 % des garçons et 7 % des filles de 13 ans en France. (ONAPS, 2022)

  • Peur du risque et surprotection : la surprotection parentale est liée à une anxiété sociale plus élevée chez les enfants et à une moins bonne régulation émotionnelle — paradoxalement, vouloir protéger à tout prix transmet l'idée que le monde est dangereux et que l'enfant ne peut s'y confronter seul. (McGill University, 2025 ; Journal of Social and Personal Relationships, 2024)

  • Pression scolaire et méritocratie : dans un système centré sur la performance, le jeu en nature est perçu comme non productif et sacrifié en premier. La journée de l'enfant s'étire entre école, activités périscolaires structurées et travail à la maison : à 15 ans, les élèves français consacrent en moyenne plus de 5 heures par semaine à leurs devoirs, davantage que la moyenne des pays de l'OCDE. (OCDE, 2014)

À cela s'ajoute la tentation parentale de « remplir » les agendas : des activités bien intentionnées, mais qui laissent peu de place à l'ennui fertile, à l'appel intérieur, à l'envie qui surgit sans qu'on l'ait programmée. Le dehors, lui, crée naturellement ces interstices — et c'est souvent là que l'enfant commence vraiment à enquêter sur le monde.

Quand 59 % des adolescents sont angoissés par leurs notes (Ipsos, 2024) et 1 élève sur 5 présente des signes de stress repérés par son enseignant (Baromètre Écolhuma, 2024), le temps libre en nature devient une ressource rare — et pourtant essentielle.

2. Les conséquences : santé et connaissance du vivant


  • Santé physique : 17 % des enfants de 6–17 ans sont en surpoids en France, dont 4 % obèses. (Esteban, Santé publique France, 2014–2016)

  • Troubles du neurodéveloppement : la prévalence des troubles (TDAH, TSA, dyspraxie…) est en augmentation depuis 10 ans (HAS, 2023) — et le manque d'espaces verts pourrait y contribuer : une étude sur 1,8 million d'enfants montre que l'exposition à la nature dès la petite enfance réduit significativement les risques de TDAH et d'autisme. (Rutgers University, 2025)

  • Santé mentale : les enfants vivant dans des zones pauvres en espaces verts sont 55 % plus susceptibles de développer un trouble psychiatrique (étude danoise, 2019) ; 49 % des adolescents en France sont touchés par des troubles de l'anxiété. (Ipsos, 2025)

  • Connaissance du vivant : les enfants de 9–10 ans identifient en moyenne 35 % des espèces communes (bioRxiv, Pays-Bas, 2021) ; en France, seulement 38 % des enfants reconnaissent un chêne, et 34 % ne savent pas qu'un nugget vient d'un poulet. (Valhor, 2024 ; Fondation Droit Animal, 2024)

3. La boucle qui se referme : perte de lien au vivant


Le déficit de contact avec la nature dans l'enfance fragilise les comportements pro-environnementaux à l'âge adulte (GRAME, 2025)

Quand 25 % des enfants n'ont vu un animal de ferme qu'une seule fois dans leur vie (Fondation Droit Animal, 2024), c'est la connaissance sensible du territoire — et avec elle, l'envie de prendre soin du vivant — qui s'efface.

Et pourtant : 82 % des enfants déclarent aimer faire des activités nature. Ce n'est pas le désir qui manque — c'est l'occasion.

C'est précisément là qu'intervient l'éducation par la nature : redonner aux enfants le temps, l'espace et la liberté de renouer avec le vivant — et aux enseignant·es les outils pour en faire un levier d'apprentissage.

Voir les bénéfices documentés de l'éducation par la nature