Origines et définition du Buen vivir



Les principes « clef»

- Harmonie avec la nature : une relation équilibrée entre l’être humainet son environnement (Pachamama, la Terre-Mère)
- Vie communautaire : l’individu et la communauté sont interdépendants ; le bien-être collectif prime sur l’individualisme ; les valeurs de la communauté sont entraide et responsabilités partagées
- Équilibre spirituel et matériel : le Buen Vivir intègre les dimensions humaines, non humaines, matérielles et spirituelles dans une vision holistique du monde
- Refus du modèle de croissance : il s’oppose à l’économie fondée sur la consommation et la croissance infinie, prônant une alternative durable et inclusive, vers un retour aux « valeurs d'usage »
- Diversité et pluralisme : Reconnaissance des "nombreuses valeurs culturelles existant dans le monde"


Après 500 ans de violence, de racisme, de dépossession et d’acculturation forcée, les communautés précolombiennes de la région de la Cordillère des Andes ont connu une « décolonisation » de la conscience politique au cours des années 1980-1990. Les peuples quechua, aymara et autres communautés andines commencent à revendiquer leurs droits culturels, linguistiques et territoriaux. Né de leur matrice culturelle, le Buen Vivir est le discours qui exprime ce renouveau.

Jusqu’au début des années 2000, peu de Sud-Américains évoquaient le Buen Vivir. Par la suite, il s’est répandu très rapidement en tant que discours politique émancipateur, en particulier dans des pays comme l’Équateur et la Bolivie, où il existe des communautés autochtones importantes et bien structurées. En 2008, l’Équateur intègre le Buen Vivir dans sa constitution, reconnaissant les droits de la nature et les savoirs autochtones. La Bolivie fait de même en 2009. Ces réformes marquent un tournant : les visions du monde indigènes deviennent des fondements de l’État.

À partir des origines indigènes du concept, l’environnement intellectuel sud-américain a systématisé le Buen Vivir, avant qu’il ne soit diffusé dans la sphère politique. Divers auteurs autochtones ont actualisé et harmonisé des notions ancrées dans les cultures des communautés autochtones : le « Sumaq Kawsay » en quechua ou « Suma Qamaña » en aymara, par exemple. Ces notions ont un ensemble relativement complexe de significations, traduites par : « vie harmonieuse », « vie sublime », « vie douce », « vie plénière ». Le Buen Vivir met en évidence leur ethos commun, puis fait de cet ethos indigène le fondement d’un projet politique cohérent, pertinent pour les différents peuples d’Amérique du Sud, adapté aux défis du présent.

Une critique radicale de la promesse capitaliste du « développement »

En mobilisant les valeurs et la vision du monde que les communautés précolombiennes ont su perpétuer au fil des siècles, le Buen Vivir vise à inspirer la lutte pour l’émancipation des peuples sud-américains. Plus précisément, il se nourrit des cultures ancestrales indigènes pour mobiliser l’imagination et la volonté politique des citoyens du continent contre l’hégémonie du capitalisme néolibéral. En particulier, le Buen Vivir apporte une critique radicale de la promesse capitaliste du « développement », qui représente la justification idéologique fondamentale du modèle extractif, spéculatif, productiviste et consumériste.

Après la Seconde Guerre mondiale, le concept de développement semblait dessiner l’horizon universel, tracé par l’Occident et promis à toute l’humanité. Le chemin effectif suivi par le capitalisme, en particulier en Amérique du Sud, a plongé les peuples de ce continent dans une succession de graves crises économiques, sociales, politiques et écologiques. Ces crises ont révélé les limites pratiques du développement. La promesse idéologique que le capitalisme a faite à l’ensemble de l’humanité est resté un mirage pour la plupart des individus.

Il est important de comprendre que le Buen Vivir n’est pas conçu comme un modèle alternatif de développement, tel que le « développement durable », mais plutôt comme une alternative au développement lui-même. Le Buen Vivir n’adopte pas le concept de développement. D’une part, parce que le développement justifie idéologiquement l’hégémonie du capitalisme occidental – qui, après la longue ère du colonialisme, représente une nouvelle forme de dépossession, d’intimidation et d’exploitation des peuples andins. Et d’autre part, plus profondément que cela, parce que le développement est une notion née de la matrice culturelle occidentale – donc incompatible avec la matrice culturelle de ces peuples.
Selon la cosmogonie des peuples précolombiens, le temps n’est pas linéaire, mais cyclique. Il avance en spirale, et l’avenir se connecte au passé. Par conséquent, les notions linéaires de croissance, de progrès, de développement – qui supposent qu’une société peut avancer en permanence, vers un horizon plus élevé – ne sont pas compatibles avec cette vision du temps. Selon cette vision, dans toute évolution, il y a inexorablement une involution et vice versa.

Harmonisation et interdépendance

Les communautés autochtones croient qu’il existe une ambivalence fondamentale dans tous les éléments de l’Univers. Ainsi, l’individu et la communauté sont deux termes d’une même réalité. Chaque réalité comporte des contradictions essentielles et insurmontables. En l’absence de communauté, il n’y a pas d’individus, et sans individus, il ne peut y avoir de communauté. Entre les deux pôles, l’harmonie ne sera jamais parfaite. Des aspects consensuels et conflictuels surgiront nécessairement qui, à leur tour, généreront de nouvelles contradictions.
Dans cette perspective, le but du Buen Vivir n’est pas d’annuler les contradictions existant dans une communauté, mais de lui permettre de coexister avec elles. La politique du Buen Vivir consiste en une recherche active de l’harmonisation, consciente qu’elle est toujours précaire et qu’elle doit être construite en permanence. Toute dynamique crée des antagonismes, il faut se concentrer sur la question de l’harmonie. Ce qui fait la santé d’une communauté, ce n’est pas sa croissance, mais sa contribution à l’équilibre.

La communauté est, donc, essentielle au Buen Vivir. Elle comprend à la fois l’humain et le non-humain, le vivant et l’inerte, le matériel et le spirituel. Ces dualités sont présentes partout et « bien vivre » signifie apprendre à vivre avec elles et participer à les équilibrer.
Cela a des implications politiques concrètes et directes pour le citoyen. Celui qui n’agit qu’en fonction des intérêts d’une partie (sa famille, ses amis, ses opinions, etc.) crée des déséquilibres dans la communauté. Les actions de l’individu doivent aller dans le sens de la diminution et de l’harmonisation des multiples contradictions qui menacent l’unité de la communauté. Du point de vue du Buen Vivir, le « chevalier de l’industrie », le « transformateur de la nature », le « conquérant des marchés mondiaux » n'est pas célébré. Le « gardien », le « médiateur », qui parvient à contribuer à l’harmonie et à l’unité, est préféré.

Le modèle capitaliste perturbe une communauté en lui promettant le « développement » et en même temps déstabilise ses membres au niveau individuel en les tentant par le « bien-être ». L’équilibre des personnes est ainsi affecté parce que le concept occidental de bien-être ne prend en compte que le pôle matériel de l’existence : possession, consommation et confort, ignorant le pôle spirituel.
Le Buen Vivir est irréconciliable avec les obsessions du capitalisme. Son but est de rétablir l’équilibre, affecté par ces obsessions, en diffusant dans les communautés des valeurs relationnelles essentielles qui contribuent à l’harmonie : la réciprocité, la gratitude, la convivialité. En bref, Buen Vivir signifie moins de « choses » et plus de « connexions ».

Des êtres de la nature

Selon la vision du monde indigène, l’homme ne vit pas « dans » la nature, mais il est « de » la nature. C’est pourquoi le Buen Vivir rejette l’imaginaire de l’homme occidental, qui le détache de la nature et l’invite à la dominer « d’en haut ». Il considère qu’au contraire, la vie d’une communauté humaine dans la plénitude, la dignité, la fertilité et l’équilibre a pour condition nécessaire qu’elle se fonde dans la nature et s’y rapporte en tant qu’entité sacrée – personnifiée par la déesse « Pachamama » (Terre Mère). Cette divinité andine n’est a priori ni bonne ni mauvaise. Elle est ambivalente et peut manifester deux personnalités, l’une fertile et généreuse, l’autre en colère et vengeresse lorsqu’elle ne reçoit pas le respect qu’elle mérite.


Dimension pluriverliste

Le Buen Vivir s’inscrit dans une vision un monde pluriverliste qui reconnaît la coexistence de multiples cosmologies, rationalités et manières de vivre. Cela s’oppose à l’universalisme occidental qui tend à imposer un modèle unique de développement, de modernité ou de vérité.
Les intellectuels sud-américains ont su interroger la matrice culturelle originale au niveau local. Cette forme d’interrogation nous intéresse : nous pouvons enrichir le concept du Buen Vivir de multiples approches philosophiques, propre à nos sociétés. Chacune à leur manière, elles interrogent les fondements de notre civilisation.
  • La pensée aristotélicienne offre un premier éclairage. Pour Aristote, le bonheur (eudaimonia) ne réside pas dans la possession matérielle, mais dans la réalisation de soi par la vertu, au sein de la cité. Cela rejoint l’idée de concevoir un projet de société valorisant les liens sociaux, la participation à la vie collective et la recherche du bien commun. Il ne s’agit pas de consommer plus, mais de vivre mieux, ensemble.
  • La pensée marxiste dans sa critique du capitalisme et de l’aliénation qu’il engendre, propose une économie au service de la vie et non pas au profit. Comme le concept du Buen Vivir, il appelle à une émancipation collective fondée sur la justice sociale, la redistribution des richesses et la souveraineté populaire. Le travail y est revalorisé comme activité créatrice, et non comme simple marchandise.
  • Les courants écologistes apportent au Buen Vivir une conscience aiguë des limites planétaires et de la nécessité de vivre en symbiose avec la Terre. Le Buen Vivir reconnaît la nature non comme une ressource, mais comme un sujet de droit.
  • Le féminisme enrichit le Buen Vivir par sa critique des rapports de domination, qu’ils soient patriarcaux, économiques ou culturels. Il valorise les pratiques de soin, d’écoute et de coopération, et propose une vision du monde fondée sur l’interdépendance plutôt que sur la compétition. Le « care » devient un principe politique, et non une tâche invisible.
  • Le coopérativisme offre des modèles concrets d’organisation économique fondés sur la solidarité, la démocratie directe et l’autogestion. Ces principes rejoignent ceux du Buen Vivir, qui cherche à construire des sociétés où le pouvoir et les ressources sont partagés équitablement. L’économie devient un espace de coopération, et non de prédation.
  • L’humanisme rappelle que chaque être humain mérite respect et dignité. Le Buen Vivir, loin d’être une pensée identitaire fermée, s’inscrit dans une logique pluraliste, ouverte à la diversité des cultures et des visions du monde.

Nous avons entrepris de réfléchir sur l’expérience émancipatrice que le Buen Vivir tout d’abord parce qu’il s’agit d’un projet politique authentique et concret, généré par les cultures locales et incarné dans leur expérience historique actuelle.

Une première conclusion que nous tirons de cette réflexion est que les peuples du monde peuvent utiliser leurs propres références culturelles et pas seulement des références universelles – comme les droits de l’homme – pour construire des alternatives au modèle extractiviste, productiviste, consumériste et spéculatif. Souvent, un peuple a un imaginaire et ses propres valeurs qui peuvent l’inspirer dans la conception et la mise en œuvre d’un projet social. Il a donc un potentiel de changement.

Le Buen Vivir est un projet encore en construction et en quête d’une légitimité plus large. Ses principes se sont répandus en Amérique latine, mais ils trouvent aussi un écho croissant dans les cercles de pensée occidentaux. Nous pensons que sa « méthode » a une vocation « internationale » et peut contribuer, sur notre continent et dans le monde entier, à l’émergence de mouvements émancipateurs plus authentiques, bien connectés les uns aux autres.

Une deuxième conclusion tirée de notre réflexion sur le Buen Vivir est que le changement souhaité n’implique pas nécessairement l’austérité des politiques et l’ascétisme des individus. Contrairement à la vision de certains courants écologistes, le Buen Vivir ne s’inscrit pas dans le paradigme du sacrifice. L’ avenir doit être désirable ! L’universalisme abstrait et l’austérité doivent donc être relativisés. Parce qu’une autre forme de mondialisation, autre que celle du capitalisme néolibéral, ne sera possible que si elle est conçue et construite dans la joie et l’espérance !

Notre objectif est une société mondiale fraternelle, écologiquement durable, interculturelle, conviviale et joyeuse ! La joie de vivre est indispensable pour sortir les peuples de l’impasse et de la tristesse du modèle extractif, spéculatif, productiviste et consumériste. Par conséquent, la convivialité et la joie de vivre ne sont pas un « divertissement », c’est-à-dire un moyen de « s’amuser, après un travail épuisant », mais deviennent un principe essentiel de l’organisation de la communauté. Dans une société de Buen Vivir, le travail lui-même – surtout lui ! – est convivial et apporte de la joie !

Dans cette société, l’école doit former des citoyens à même de construire et de participer à cette société du buen vivir. Cette vision éducative repose sur deux piliers fondamentaux :

  • L'émancipation individuelle : permettre à chaque élève de se libérer des dominations pour développer son autonomie de pensée et d'action, grâce à l'acquisition de savoirs 
  • La co-construction d'un vivre-ensemble : valoriser la coopération, l'égalité, l'écoute et l'engagement pour le bien commun en incluant humains et non-humains.

Il ne s'agit pas d'une amélioration du système existant mais d'une "transformation civilisationnelle".

Chacun trouve sa juste place et la somme des parties génère quelque chose de commun qui va au-delà de la simple juxtaposition des productions de chacun.

Les enjeux contemporains émancipation et vivre ensemble