Émancipation et co-construction d'un vivre ensemble


Le pilier individuel : l'émancipation de l’individu

Définition de l'émancipation

L'émancipation, c'est le fait de s'affranchir d'une situation de domination – qu'elle soit sociale, idéologique, familiale, communautaire – pour développer son autonomie de pensée et d'action. Cela se traduit par une plus grande capacité à décider par soi-même, à transformer sa propre vie, mais aussi à s'engager dans la transformation du monde et à participer à la construction d'une société plus juste et solidaire.

Notre conviction est que l'école publique devrait être émancipatrice et donc permettre aux enfants de vivre l'expérience d'être auteur de leur vie. Ceci doit être fait tout en intégrant la lutte contre les déterminismes sociaux qui limitent leurs possibilités, incluant la lutte contre l’autodénigrement des personnes en situation de domination, phénomène décrit par Paulo Freire.

Le rôle de l’éducateur.ice : accompagner l’émancipation

Le rôle fondamental de l’éducateur.ice n’est pas d’émanciper à la place des apprenants, mais de créer les conditions et les situations permettant à chacun de s’émanciper par lui-même. C’est là toute la posture du pédagogue. Il ne s’agit pas de transmettre un savoir figé mais d’accompagner chaque personne dans la construction de ses propres connaissances, en tenant compte des obstacles et des déterminismes qui pèsent sur son parcours.
Dans cette perspective, l’éducateur.ice pédagogue est avant tout facilitateur, passeur et accompagnateur : il invente des démarches, des obstacles à surmonter,suscite l’exploration, encourage la prise d’initiative, favorise la confrontation des idées et développe la coopération. Comme le formulait Célestin Freinet, « on n’enseigne pas, on apprend » : l’acte éducatif s’inscrit dans une dynamique coopérative où chacun est invité à devenir acteur de ses apprentissages. Il s’agit ainsi d’une véritable « éducation à l’émancipation » qui repose sur le principe d’éducabilité défendu par Philippe Meirieu : tous peuvent réussir si on leur donne vraiment les moyens d’y parvenir.

Ainsi, quand un apprenant rencontre un échec, la responsabilité ne doit pas lui incomber seul : c’est à l’éducateur.ice de s’interroger, d’ajuster ses pratiques et de persévérer pour trouver les conditions nécessaires à la réussite de chacun.
L’émancipation relève d’un processus interne à la personne, mais elle exige un environnement éducatif ouvert et exigeant, capable de faire advenir ce potentiel.

Distinction essentielle : de l’individu au collectif

L’émancipation individuelle, parfois réduite à la seule réussite personnelle dans une perspective méritocratique, doit s’ouvrir à une dimension sociale : celle qui permet de s’attaquer aux structures de domination et de dépasser les déterminismes collectifs. Ces deux dimensions sont indissociables et s’alimentent l’une l’autre : il n’y a pas d’émancipation collective sans émancipation individuelle, et réciproquement, l’épanouissement personnel prend tout son sens quand il s’inscrit dans une dynamique collective de transformation.

Les conditions de l'émancipation

L'émancipation repose sur l'accès à trois types de compétences : les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être.

1. Les savoirs pour décrypter le monde

Les savoirs sont les outils qui permettent de comprendre, analyser et décrypter la réalité :
  • La connaissance de soi : identifier ses besoins, ses valeurs et ses aspirations personnelles. Cette dimension, à la croisée des savoirs et savoir-être, forge le socle de l’autonomie.
  • La connaissance du monde : acquérir une culture scientifique, technique et générale, comprendre les cycles naturels, les enjeux écologiques et les liens entre l'humain et son environnement
  • L'accès à l'universel : intégrer les invariants de l'humanité, la transcendance philosophique et spirituelle, développer un sentiment d'appartenir à un grand tout qui aide à relativiser et à vivre

2. Les savoir-faire pour transformer les savoirs en pouvoir d'agir

  • S'exprimer et défendre ses idées par l'expression libre, le théâtre, le débat, le conseil coopératif
  • Mener des recherches : chercher, questionner, vérifier l'information, expérimenter
  • Développer l'esprit critique et s'affranchir des pressions extérieures
  • Orienter ses choix en articulant sa « boussole interne » et l'ouverture au monde
  • Résoudre des problèmes adaptés à son niveau (dans sa « zone proximale de développement »).
  • Maîtriser des techniques variées: artisanat, utilisation du corps, pratique artistique (musique, danse, peinture…)...
  • Gérer la complexité : selon Edgar Morin, il s’agit d’apprendre à penser globalement, relier les savoirs, accepter l’incertitude et l’ambiguïté, reconnaître les interdépendances et la multidimensionnalité des situations

3. Les savoir-être pour s'orienter, s'ajuster et s'engager

  • La gestion des émotions (les siennes et celles des autres)
  • L'écoute et l'empathie, la bienveillance
  • Une "autodiscipline joyeuse" : équilibre entre liberté et responsabilité
  • Une posture d'écosensibilité et de résonance avec le vivant
Ces compétences psychosociales (CPS) ne s’enseignent pas à part : elles émergent d’un climat de classe sain et de la posture éducative adoptée. Elles résultent naturellement du mode d’organisation, du climat et de la dynamique relationnelle. Un système pédagogique centré sur la confiance, la coopération et la responsabilité prévient l’apparition des phénomènes nocifs comme le harcèlement ou la compétition délétère.
L’acquisition des CPS est donc d’abord l’affaire des adultes : c’est dans leur manière d’enseigner, de gérer le climat collectif, d’organiser les relations, que les enfants les acquièrent.

Acquisition de ces savoirs à l'école

La méthode active consiste à proposer aux enfants des tâches au cours desquelles ils seront amenés à rencontrer des obstacles. C’est précisément dans l’affrontement de ces obstacles que se situe le véritable moteur du progrès intellectuel : c’est en cherchant à les dépasser que les élèves accèdent à de nouveaux savoirs et compétences nécessaires à leur résolution. Comme le soulignait Jean-Pierre Astolfi, les obstacles deviennent ainsi les véritables objectifs du pédagogue.
Pour être efficients, ces obstacles doivent être suffisamment exigeants pour susciter l’engagement sans être insurmontables : ils doivent se situer dans la « zone proximale de développement », selon la théorie de Vygotski, c’est-à-dire à un niveau où l’enfant peut réussir s’il reçoit l’accompagnement adapté. L’enjeu central pour l’éducateur est donc de concevoir des situations d’apprentissage invitant les enfants à mobiliser et à construire de nouveaux savoirs afin de surmonter, progressivement, les difficultés rencontrées.

--> Pour aller plus loin et expérimenter, les modules pratiques proposent des exemples concrets issus des pédagogies actives et de l’expérience collective.

NB: Il convient de préciser que cette liste de savoirs n’est pas exhaustive : d’autres connaissances, culturelles, historiques, scientifiques ou sensibles, peuvent également contribuer à décrypter le monde et à renforcer l’autonomie de la personne

Le pilier collectif : la co-construction du vivre-ensemble

Dans la société du buen vivir, l'émancipation individuelle ne prend tout son sens que si elle s'inscrit dans une dynamique collective. Cette co-construction commence par le travail: on produit, on travaille, ce travail est conservé et contribue à un patrimoine de classe qui permet à chaque enfant de s'approprier le travail d'un autre pour avancer sur le sien. On partage, on mutualise, on se laisse transformer par l’autre et s’enrichir d’un patrimoine plus large, voire jusqu’à l’échelle planétaire.
En effet, contrairement aux idées reçues qui opposent pédagogies actives et transmission du patrimoine, les deux sont nécessaires selon Hannah Arendt : il faut transmettre du patrimoine commun pour faire société.

Par ailleurs, dans notre vision d’une école du buen vivir, le collectif ne se limite pas aux seuls humains : il inclut les autres êtres vivants et l'environnement. S'inspirant des travaux de Philippe Descola et Baptiste Morizot, cette vision invite à concevoir la communauté comme un réseau d'interdépendances où humains et non-humains coexistent et coopèrent. Il s’agit de dépasser la vision occidentale qui sépare nature et culture, pour cultiver une écologie relationnelle : apprendre à vivre ensemble, entre humains et avec toutes les formes de vie.

Enfin, la qualité de ce vivre-ensemble repose sur la résonance : la capacité à entrer en relation vivante, à être touché et transformé par ce qui nous entoure (Hartmut Rosa). L'éthique relationnelle, inspirée par Spinoza, encourage à tisser des liens où chacun contribue à augmenter la puissance de vie et la puissance d'agir des autres (empowerment).

Conditions nécessaires pour ce collectif

  • Un cadre commun, explicite et partagé : règles et valeurs garantissant la sécurité et la reconnaissance de chacun
  • Le dépassement des logiques de domination : relations respectueuses où la coopération remplace la compétition
  • Coopération et intelligence collective : reconnaissance de la responsabilité partagée du climat de groupe
  • Rapports responsifs et posture d'écoute : écoute active, empathie et résonance entre tous les membres
  • Ouverture sur le monde : engagement pour des causes dépassant l'intérêt immédiat du groupe

Application concrète : un équilibre à trouver

L'émancipation individuelle et la construction collective sont profondément interdépendantes. Cet équilibre dynamique demande une vigilance constante pour éviter l'individualisme excessif ou le collectivisme oppressant.

Comme le rappelle Alberto Acosta : "On ne peut pas dénier l'individu mais l'individu ne peut pas vivre sans lien avec la communauté. Nous devons faire réalité des deux premiers piliers pour rendre possible le troisième : une communauté harmonieuse des humains et de la nature, ensemble".

À l'école, ce principe se traduit par le respect des rythmes individuels tout en développant la vie collective, la coopération et le débat. Les élèves expérimentent ainsi ce que signifie vivre dans une société du buen vivir où chacun, humain ou non-humain, a sa place et contribue à l'équilibre du tout.

Origines et définition du Buen Vivir